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L’Interview d’Abdelkrim paru en 05 novembre 1926 sur la magazine d’ALMANAR sous le titre : L’ignorance des chefs musulmans, les actions blâmables des confréries et des chérifs, causes de la défaite du leader rifain

 » J’ai voulu faire du Rif un pays indépendant comme la France et l’Espagne pour y fonder un état libre avec une souveraineté totale et non un émirat, soumis aux législations et décrets du protectorat. Dès le début j’ai essayé de faire en sorte que mon peuple comprenne qu’ils ne pourraient pas survivre que s’ils sont aussi étroitement unis entre eux telles que les briques d’un bâtiment. C’est-à-dire, j’ai voulu que mes compatriotes sentent qu’ils ont un pays comme ils ont une religion

J’ai été très critiqué par certaines personnes car lors des négociations d’Oujda, j’ai demandé avec une certaine insistance une définition sur la signification de l’indépendance, cette définition était absolument nécessaire, parce que notre objectif était une véritable indépendance, sans aucune imperfection. Par indépendance nous entendions ce qui assurerait notre liberté absolue à choisir notre développement et une libre orientation de nos affaires, le droit de conclure des traités et de former des alliances que nous estimerons appropriés

Nous avons, moi et mon frère, appelé notre pays « la République du Rif » dès 1923. Nous avons fait imprimer à Fès des papiers officiels portant ce nom pour symboliser le fait que nous étions un état composé de tribus indépendantes alliées et non pas un état représentatif ayant un Parlement élu. Quant à l’appellation de « République », elle ne devait prendre sa signification véritable, à nos yeux, qu’après un certain temps, parce que tous les peuples ont besoin, au moment de leur unification, d’un gouvernement décidé, d’une autorité forte et d’un système national vigoureux

Mais malheureusement, peu de gens, qu’on peut compter sur les doigts de la main, m’ont compris. Même mes compagnons les plus sincères, les plus instruits et les plus intelligents ont cru qu’après la victoire je rendrai à chaque tribu sa totale liberté, sachant que ceci signifiait le retour à l’anarchie et à la barbarie

Le fanatisme religieux fut la principale cause de mon échec, pour ne pas dire la seule. Car les maîtres des confréries ont une influence dans le Rif, plus grande que celle qu’ils ont dans le Maroc ou dans les pays de l’islam. J’étais incapable de travailler sans leur soutien et j’étais contraint à chaque fois de demander leur aide

Au début, j’ai tenté de rallier les masses à mon point de vue par le biais d’une argumentation et d’une démonstration, mais j’ai rencontré une forte opposition de la part des grandes familles qui ont une puissante influence – à l’exception de la famille de « khmalsha » dont le chef était un vieil ami de mon père. Les autres étaient tous mes ennemis, surtout après avoir dépensé les fonds des awqaf [fondations pieuses] pour acheter du matériel de guerre. Ils n’ont pas compris que les ressources financières ne pouvaient être dépensées dans plus noble projet que l’indépendance du pays

Je ne nie pas que, parfois, j’aie été obligé de faire usage du sentiment religieux pour obtenir un soutien politique. Comme par exemple, après que les Espagnols aient occupé Ajdir, ils ont évacué sous la contrainte une partie du village où il y avait une mosquée qu’ils n’ont pas respectée en en faisant une étable. Lorsque j’ai entendu cela, j’ai ordonné à trois des caïds connus pour leur piété et leur bravoure de contrôler l’affaire eux-mêmes. Cette tactique pour moi a doublé la bravoure des combattants et a augmenté leur dévouement à moi-même et à ma cause

Certes, l’islam est contre le fanatisme religieux et les superstitions. Ce que je sais de ses principes fondamentaux est suffisant pour me faire déclarer publiquement que l’Islam, tel que je le connais au Maroc et en Algérie, est très loin de l’Islam apportée par le grand prophète

Ceux qui prétendent, à tort ou à raison, qu’ils sont les descendants de cette pure souche [celle du prophète] orientent toute leur attention à gagner la sympathie du peuple pour leur vie éphémère, et s’érigent comme idoles pour être servi par des ignorants, et ont établi des confréries religieuses qui ont été transformés en une puissante armée pour servir leurs fins personnelles
Mais l’Islam est étranger à la sanctification des hommes parce qu’il ordonne la fraternité, l’unité face à l’ennemi et encourage le don de soi si cela est pour la liberté et l’indépendance.
Pourtant, les maîtres des confréries et les chefs religieux ont bafoué le livre de Dieu et la tradition de son prophète pour satisfaire leurs plaisirs et leurs ambitions. Ils n’ont pas participé à la révolution, parce qu’ils disaient que le combat pour la patrie ne les intéressait pas, leur rôle se limitant à la défense de la foi

J’ai fait tout mon possible pour libérer mon pays du joug des maîtres des confréries; qui constituent un obstacle sur la voie de la liberté et de l’indépendance. La méthode de la Turquie m’avait beaucoup plu, parce que je sais que les pays musulmans ne peuvent accéder à leur indépendance que le jour où ils se débarrasseront du fanatisme religieux et où ils suivront l’exemple des peuples européens. Mais, les Rifains ne m’ont pas compris, ce fut mon malheur ainsi que le leur. Ainsi, les cheikhs ont frémi de colère à mon égard lorsque je me suis présenté un jour dans l’uniforme d’un officier, je ne l’ai plus refait depuis

Les maîtres des confréries furent les ennemis les plus acharnés à la fois contre moi et contre mon pays comme je l’ai cité précédemment. Ils ont tout fait pour contrecarrer ma politique, au point même de répandre de long en large dans le pays que je voulais prendre exemple sur la Turquie et que cela conduirait nécessairement à donner la liberté aux femmes afin qu’elles puissent se promener en chapeau, s’habiller comme une femme française et en singeant leurs us et coutumes et ainsi de suite

J’ai compris par les intrigues de ces fanatiques ignorants, que l’évolution d’un pays, là où ils exercent une certaine influence, ne peut s’effectuer que lentement et par le recours à la force et à la violence

Je dois préciser ici que je n’ai trouvé au Rif aucun appui pour réaliser mes projets de réformes. Seuls, quelques groupuscules, à Fès et en Algérie, m’ont compris et m’ont soutenu, et ont été d’accord avec moi, parce qu’ils étaient en contact avec les étrangers et savaient où résidait la véritable cause de notre pays

En résumé, Je suis venu trop tôt, mais je suis convaincu que mes espoirs seront réalisés tôt ou tard, par la force des choses et la suite des évènements « 

 

 

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