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Extraits du livre de Auguste Moulièras « Le Maroc inconnu: Exploitation du Rif », publié en 1895

Profitons de notre passage dans la tribu la plus gaie du Rif pour révéler un des spectacle les plus goûté des rifains: le carnaval. Rien de semblable dans les autres parties du Maroc, pas plus chez les arabes que chez les berbères.

Seuls les rifains connaissent et pratiquent la mascarade, mais ils ne s’en vantent pas hors de chez eux, sachant d’avance avec quel dégoût les autres musulmans accueilleraient cette invraisemblable nouvelle. Faut-il voir dans cette coutume une réminiscence des saturnales de Rome? Quoi qu’il en soit, le carnaval rifain actuel perpétue une tradition séculaire qui se perd dans la nuit des temps.

Trois fois dans l’année a lieu le grotesque spectacle: le jour de l’an musulman, à l’époque de El-îd el-Kebir (grande fête) et de El-îd eçcer’ir (petite fête qui suit le ramadhan).

Dès le lever du soleil, la foule envahit les rues, attendant l’apparition des cinq personnages (il n’y en a jamais plus ni moins), qui composent l’unique mascarade de la localité.

Soudain, les cris des enfants signalent la présence du masque déguisé en cadi. Il est seul. Il escalade un gros tas de fumier, préparé la veille, s’assoit au sommet, attendant tranquillement sur cet ignoble siège les plaideurs, c’est à dire les autres masques qui ne tarderont pas d’arriver. Ce singulier magistrat porte une robe de toile d’emballage; son turban est un petit filet de pêcheur; il est coiffé d’un gigantesque cornet vert ou rouge, antique enveloppe d’un pain de sucre, ramassée dans l’ordure. Il n’a pas de masque, mais le henné, dont son visage est barbouillé, le rend méconnaissable. Des valves de moule à la place des oreilles; de la laine blanche représentant barbe et moustaches; dans une main, une grosse trique de laurier-rose; dans l’autre, une pile de vieilles peaux de lapin, destinées à représenter le régistre où sont conservées les minutes de ses sentences, voilà l’homme qui va remplir une des plus hautes fonctions humaines: juger ses semblables.

Tout à coup la foule tourne le dos au cadi; elle se porte en masse au-devant de quatre masques, qui débouchent dans le village, venant de la campagne. Il y a là le Ba-Chikh (chef de famille), sa femme, son âne et son juif.

Voici l’accoutrement du Ba-Chikh: couvert de haillons; une ceinture d’alfa autour des reins; savates trouées; jambières en peau de chèvre; une outre rigide sur la tête; deux petites feuilles de figuier de Barbarie figurant les oreilles; le visage enfoui dans une citrouille creusée, trouée à la place des yeux et de la bouche; deux véritables défenses de sanglier, dents du monstre déguisé, persent le masque aux commissures des lèvres; une peau de hérisson, armée de tous ses piquants, symbole du port exécré de la barbe; un poignard et un pistolet de ferula communis (férule commune) à la ceinture; un fusil du même bois, soutenu sur l’épaule par une cordelette de palmier nain; une crinière de cheval ou une queue de vache tombant de la tête, représentant la tresse de cheveux nationale; une sacoche en feuilles de palmier nain, remplie de cailloux plats; autour du cou, un chapelet dont les grains sont des oranges ou des citrons; enfin, pour compléter le hideux accoutrement, une tige de férule et deux aubergines simulent les organes génitaux du grotesque personnage.

La femme du Ba-Chikh est un vigoureux gaillard affublé de vieux sacs, en guise de linge de corps, et d’un antique tellis (long sac), en poil de chèvre, en guise de melh’afa (robe). Deux énormes boules de liège, parfois des chiffons, bombent la poitrine, ou tombent bien bas, à la façon des mamelles desséchées. Comme boucles d’oreilles, deux fers à cheval. Autour du cou, des colliers de coquilles d’escargot, enfilées avec une ficelle de palmier nain; le masque est une citrouille vide, permettant de voir et de respirer par trois trous correspondant aux yeux et à la bouche; de grosses fèves sèches sont enfoncées dans le masque, à la place des dents; le crâne disaprait sous un sale tablier de cuir; aux poignets, de la ferraille comme bracelets; aux jambes, nues jusqu’aux genoux, des morceaux de fer tordus, en forme de périscélides; les pieds trainent des pantoufles (belr’a éculées, déchirées; dans un pli du tellis, une boite, remplie de goudron destiné à badigeonner le museau des compères.

L’âne est généralement un gros butor de rifain d’une force herculéenne, pouvant porter au besoin son maitre et sa maitresse. Il se tient constamment à quatre pattes, s’amuse à lancer de fréquentes ruades à son gardien, le malheureux juif, qu’il envoie rouler dans la poussière quand il parvient à lui décocher son pied en pleine poitrine. il a sur le dos un bât tout troué, encore garni d’un peu de paille, fixé par une sangle; sur la tête, une longue peau de bouc de laquelle s’élancent deux tiges démesurées d’aloès, figurant les oreilles du baudet. Il tient entre les dents un bridon d’alfa; au croupion est fixé un morceau de queue de vache. Entre les jambes, un hautbois arabe tout noir, au pavillon très évasé, et deux aubergines oscillent et s’entre-choquent dans un perpétuel balancement.

D’affreuses loques cachent mal le corps du juif, tout souillé de fiente. Les restes d’une vieille natte en alfa représentent la djellaba; un couffin en palmier nain remplace la calotte. Les longues mèches de cheveux, qui pendent le long des tempes des fils d’Israël, sont remplacées par des soies de sanglier ou des crins arrachés à la queue de quelque autre animal immonde. Une peau de bouc, frottée avec de la cendre mélée au guano humain, arrosée de lait caillé et de quelques gouttes de miel pour attirer les mouche, est appliquée sur la figure; avec des ouvertures pour les yeux et la bouche. Marchant en compagnie de son seigneur, il tient à la main d’ignobles savates avec lesquelles il empoigne, comme avec un gant, un bâton de laurier-rose qui lui sert à écarter les chiens qu’on lance continuellement à ses trousses. Suspendue au cou par une courroie, une grande boite étale aux yeux de la foule goguenarde ses brimborions, sa ferraille, ses miroirs cassés, ses boites d’allumettes vides, sa bouse de vache en guise de muse, ses papiers crasseux, enfin tout le saint-frusquin du camelot juif.

Dès leur entrée dans le village, le Ba-Chikh et sa femme sont désarçonnés par le baudet. Le juif fait semblant de se lamenter en voyant ses maitres rouler dans la poussière. Le Ba-Chikh se relève, court sur l’âne, le bâton levé. Le coup, soi-disant destiné à l’animal, tombe naturellement sur l’échine de l’hébreu qui plie les jarrets et s’abat lourdement. La foule se tord, accable d’injures le fils d’Israël, applaudit l’âne et son maitre. On se remet en marche. les propos les plus dégoûtants, ce que le vocabulaire rifain contient de mots bas et ignobles, tout cela est laché dans un flot toujours montant de folie populacière. Mais voici la scène la plus répugnante, le clou de la pièce, que tous les spectateurs attendent avec une impatience fébrile. Le Ba-Chikh, en proie à un rut frénétique, se précipité sur sa compagne. Une lutte s’engage. La malheureuse tombe sous son mari qui se vautre sur elle. Elle crie, se débat, rue violemment. Le tellis lui servant de robe est arraché; il reste entre les mains du Ba-Chikh qui en fait une petite tente et persuade à sa femme d’y entrer. Il s’y glisse à son tour; immédiatement, ses transports le reprennent. La tige en main, il fonce de tous côtés. Le peuple en délire lui crie: << Pas là! Plus haut! Plus bas! >>. Les deux pandours, en se démenant comme des démons, prennent réciproquement leurs derrières pour leurs figures et appliquent, sur ces hémisphères poissées de fiente, des baisers retentissants. Finalement la femme refuse de se donner avant d’avoir reçu son douaire complet, des cadeaux, un nouveau trousseau. – << Allons chez le cadi, hurle le Ba-Chikh exténué. >> Le juif, perdu dans la foule, s’acharne, malgré les torgnioles, à essayer de vendre sa pacotille. La voix de son maitre le rappelle. Il accourt sous une pluie de crottins, les loques en lambeaux, à moitié nu. L’âne qui, de son côté, faisait par ses gambades le bonheur des enfants, se laisse difficilement ramener par le juif. Enfin on se met en marche, le groupe au complet.

On arrive devant le cadi, perché sur sa butte de fumier. Des compliments grossiers, des discours extravagants se font entendre. Ce tournoi oratoire est salué par les huées du public, dont la joie ne connait plus de bornes. Le cadi, dans un baragouin, moitié arabe moitié berbère, explique gravement qu’un magistrat qui se respecte ne donne gain de cause qu’à coups de pièces de cent sous. Le Ba-Chikh trouve la proposition très naturelle; il ouvre sa sacoche, prend à pleines poignées ses cailloux plats qu’il lance à la tête du cadi en criant: << Juge, ramasse tes douros! >>. Le magistrat, très adroit, les attrape au vol, chaque pierre claquant sec sur les callosités de ses grosses pattes d’homme habitué à manier la charrue ou la pioche. Le mari et la femme, tous les deux à la fois, exposent leur différend avec des gestes et des expressions ordurières qui font se pâmer tout le monde. Le magistrat, dans un silence relatif, rend son arrêt: << La femme X…, avant de reprendre la vie commune, doit d’abord passer une nuit sous le toit de l’honorable juge, conformément à la doctrine du célèbre Ibn H’açh’aç. >>

Cette sentence porte au plus haut point l’exaspération du Ba-Chikh. Il entraine sa femme, la fait monter de force sur l’âne, se met en croupe avec elle, commande au juif de piquer la monture. Celle-ci, rue, atteint le juif en pleine poitrine, le renverse, et, d’un vigoureux coup de rien, envoie rouler dans les ordures ses deux cavaliers. Le cadi accourt, saisit la femme, veut s’en emparer; il est terrassé à son tour. Un pêle-mêle inouï, un salmigondis de tibias et de bras battant l’air, retombant en coupds de foudre sur des thorax, des têtes ou des échines, voilà le tableau qui vaut, aux yeux des Rifains, la pluis belle de nos représentations théâtrales. A un moment donné, tout le monde se relève, noir de goudron. La femme a épuisé son visqueux liquide dans l’épouvantable mêlée, s’acharnant principalement sur son mari et le juge. Le juif, qui voulait à chaque instant s’échapper, en parvenait pas à se débarrasser du baudet, dont les jambes, toujours en l’air, lui meurtrissaient les os. Il se vengeait pourtant, appliquant à son ennemi, quand il en trouvait l’occasion, des coups de trique à assomer un boeuf. Et la fête profane continue ainsi toute la journée et les jours suivants, coïncidant avec la fête religieuse.

Mais ce qui est plus grave que toutes ces folies, c’est le sacrilège que commettent les 5 scélérats en tournant en ridicule la prière musulmane. Vers la fin du jour, le Ba-Chikh, faisant fonction de moued’d’ène (muezzin), monte sur un tas d’ordures, se tourne du côté de l’occident, vocifère: << Que Dieu vous maudisse. Couchez-vous sans prier. Quiconque prie ne prospère pas >>, et mille autres sottises qui font les délices de la populace. Le Cadi, en sa qualité d’imam, veut diriger la prière. Le Ba-Chikh a la même prétention. Ils s’arrachent le bât de l’âne, sur lequel chacun veut faire ses prosternations; ils le mettent en pièces. Le Ba-Chikh prie seul, faisant face au couchant. Il se prosterne en criant: << Que Dieu maudisse les spectateurs. Qu’il n’accorde, à ceux qui vont à la mosquée, ni bénédiction, ni paradis >>. Pendant ce temps, le cadi court à la femme, qui fait semblant de dormir, et fait sur elle des ablutions sèches (teyemmoum). Elle se révolte; une bataille s’engage. Le Ba-Chikh, l’âne et le juif interviennent. Nouvelle bagarre grotesque. Enfin on fait la prière en commun, dos à dos, en se bousculant, en travestissant, de la manière la plus infâme, les paroles du Livre sacré.

Ce qui m’a le plus surpris, quand ces étranges révélations me furent faites, c’est l’indifférence des gens sérieux (car il y en a parmi ces sauvages), qui voient avilir, sans s’indigner, l’acte trois fois saint de la prière; acte sacré pour tout autre mahométan; tellement sacré, qu’il constitue l’un des cinq dogmes fondamentaux de l’Islam; tellement redoutable, que le musulman en prière ne s’appartient plus, ne doit plus être mortel; c’est une âme ayant quitté momentanément la terre, ne devant plus se préoccuper de ce qui l’entoure.

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